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Deus Ex

sortie le 21/09/2000 sur PC ; 18/07/2002 sur PS2
édité par Eidos Interactive
développé par Ion Storm

Fin 2010 sortira sur PC et consoles HD, Deus Ex : Human Revolution, le troisième épisode d'une série débutée il y a dix ans. Petit cours d'histoire : Warren Spector en a marre des FPS bourrins où il suffit de tout shooter à tout va. Il sait que l'on peut faire des FPS « intelligents » puisqu'il a participé au développement de System Shock, Ultima et Thief. Mais voilà, des FPS où le shoot n'est pas primordial ce n'est pas très vendeur. Et nous sommes à la toute fin du XXième siècle où le jeu vidéo commence à coûter beaucoup d'argent. Qui voudrait s'engager dans ce genre de jeu quand le terme Quake-like est à la mode ? Heureusement, l'histoire du jeu vidéo a vu passer un type un peu inconscient, qui rêvait sa vie, qui n'avait aucune modération, aucune capacité de gestion, bref un type doué dans son travail mais incompétent comme patron. Ce type, c'est John Romero.
Il a fondé Ion Storm et claquait sa fortune pour développer son jeu ultime, son jeu de rêve : Daikatana. Heureusement, avant que Daikatan sorte buggé et moqué, Romero avait encore de la confiance à revendre et proposa alors à Warren Spector de prendre en charge une équipe pour développer le jeu qu'il voulait. Ion Storm Austin était né... Et Deus Ex aussi. Deus Ex est acclamé aujourd'hui par tous les joueurs PC du monde entier et a subi tous les superlatifs inimaginables. Peu connu des consoleux (malgré un portage PS2 et une suite conçue pour la console), Deus Ex 3 arrive pour rebooter un peu tout ça pour ainsi faire cohabiter les deux générations de joueurs. Chose qui fût impossible avec Deus Ex 2.

Du coup, rejouer aujourd'hui à Deus Ex est loin d'être une perte de temps.

Et si Robocop s'infiltrait ?

Deus Ex est un jeu de science-fiction, de type anticipation. Un monde en dé-crépitation où règne la pauvreté... et les autorités. Le fossé entre les citoyens et leurs dirigeants n'a fait que s'accroitre en 2050 (environ car la date n'est pas précisée). Pire que ça, un virus appelé Peste Grise fait des ravages dans ce monde. S'il existe bien un antidote (appelé Ambroisie), il est réservé aux « gens importants » de cette société : gouvernement, militaires ou autres personnes ayant de bons contacts. La colère, la haine et le désespoir a pris place dans les rangs des citoyens, qui est une aubaine pour les groupes terroristes permettant d'agir à leur guise ayant trouvé une « noble » cause à défendre...

Le principal groupe terroriste des Etats-Unis se nomme NSF. Ce groupe devient de plus en plus puissant et c'est dans cet optique que le gouvernement a créé l'UNATCO, un service de police exclusivement réservé aux terroristes. L'UNATCO a des réserves financières et scientifiques illimités et c'est dans ce service que l'on peut voir en action les premiers humains modifiés à la nanotechnologie. Autrement dit, un être humain qui a été amélioré à l'aide de puces de la taille de quelques nanomètres suffisant pour lui renforcer les capacités pulmonaires, musculaires ou encore oculaires. Vous incarnez JC Denton, jeune recrue et modifié par nanotechnologie justement, le seul de la section avec son frère ainé Paul Denton.
Son but sera de mettre fin aux agissements terroristes... Mais JC va devoir affronter une crise existentielle quand il apprendra que son propre frère travaille dans l'autre camp. Qui est JC Denton ? Qui sont les vrais méchants ? Pourquoi tant de secrets ? Le scénario de Deus Ex va suivre une machination à plusieurs échelles dont vous serez le principal déclencheur, en tant que joueur.

Un peu comme le film de Paul Verhoeven, la police doit être aidé par des « sur-hommes » pour éradiquer la vermine. Et interpréter le rôle de Denton, c'est un peu comme si on se sentait surpuissant au milieu des ennemis. Pourtant, JC n'est pas une machine, juste un homme modifié, pas question de bourriner dans le tas mais sa riche palette d'actions va permettre au joueur de se prendre pour un boss. Deus Ex se joue comme vous voulez. La jouer action en éliminant les gardes à votre porté, ou tout faire pour éviter le combat et jouer de l'infiltration ? Les développeurs ont toujours insisté que l'on pouvait terminer le jeu sans tuer un seul ennemi. Certains joueurs ont testé... Moi pas. Mais tout ça pour dire que Deus Ex, malgré sa panoplie d'armes bien lourdes n'est pas forcément un jeu très « action ». Malgré tout, pour bien profiter du réalisme du jeu, il ne sera pas vraiment possible de buter toute une armada à vous tout seul (quoique... il y en a bien forcément un qui a réussi). Le joueur devra distribuer des points de compétence dans différentes caractéristiques, tel un RPG : résistance, armes de poing, crochetages, piratage, médecine, etc. Suffisamment de caractéristiques pour établir des priorités de gameplay. Un personnage étant expert en piratage va gagner beaucoup de temps pour accéder aux ordinateurs et déverrouiller caméras de surveillances ou même avoir les tourelles de sécurité de son côté. Bien armé en « fusil » sera une aubaine si vous êtes adepte du sniper...

Tout ça, en 2010 semble classique. Mais Deus Ex est justement le précurseur de ce genre de jeux à choix multiples. Mais, ce que tout le monde n'arrive pas forcément à faire, Deus Ex maitrise : c'est l'équilibre du personnage. Vous n'aurez pas de perso craqué. Il faudra faire des choix cruciaux au point même de sembler se trouver dans une impasse. Exemple : je dois avancer mais une porte verrouillée d'un mot de passe est devant moi. Problème : mon niveau de hack n'est pas assez élevé donc ça me demande trois objets « decodeurs » (objet permettant de déverrouiller les codes). Hélas je n'en ai plus qu'un (beh oui mon niveau est faible, j'ai tout bouffé pour ouvrir une armoire de merde qui m'a rapporté qu'un peu de munitions). Alors quoi ? Le jeu bloque ? Il faut attendre que le dit objet « respawn » comme par magie ? Non, il faut fouiller votre environnement, il y a forcément un autre passage quelque part... Ou peut être le code est caché ailleurs. Car le jeu est truffé d'informations plus ou moins utiles, aidant à crédibiliser l'univers du jeu (vous pouvez lire des livres, des revues ou des bulletins publiques ou des messages des terroristes entre eux, ou même intercepter leurs mails). Ce qui est énormissime avec Deus Ex, c'est que vous ne serez jamais bloqué. Il y a toujours une solution à votre problème et ce, sans tricher (pas de bugs ou d'objets aléatoires). Ceci permet aussi de vous rappeler les limites de votre personnage en fonction de son niveau, ce qui est particulièrement réaliste. Ainsi, vous ne vous amuserez pas à faire le zouave et vous apprendrez à sauvegarder régulièrement votre jeu si vous ne voulez pas tomber dans des pièges grotesques comme une caméra placée hors-champs par exemple, ou une bombe discrètement placée au ras du sol.

Dans Deus Ex, vous faites carrément votre choix de jeu, que ce soit en temps réel, dans l'évolution de votre personnage et même dans l'ajout de ses mods (grossomodo super pouvoirs nano technologiques où vous aurez deux choix par nouvel implant, deux choix très différents ayant des répercutions sur votre façon de jouer aussi). Totalement innovant à l'époque, encore terriblement maitrisé, de nos jours.

Putain ! 10 ans !

Dix ans ! Ouaip ! Cela fait déjà dix ans que Deus Ex est sorti. A cet époque, on découvrait la Dreamcast et on jouait à Final Fantasy IX sur PS1... Alors, un jeu aussi ouvert avec autant de libertés et de possibilités... Aucun joueur console ne pouvait imaginer ça. Mais dix ans, c'est aussi un temps où les graphismes commencent à se faire vieux. Evidement, ce n'est pas le plus important mais quand on se replonge dans le passé, la 3D a toujours un goût difficilement acceptable avec le temps. Deus Ex a beaucoup de textures plates en basse résolution, c'est parfaitement logique. Graphiquement, les personnages secondaires se ressemblent tous et ont un visage assez grossier. Mais ce qui nous plaira, c'est la qualité des décors. Nous sommes en 2050 et au lieu d'abuser avec des immeubles excentriques, nous avons un univers très proche du notre avec ses immeubles lumineux au loin... Et ses ruelles terriblement crasseuses de près. Ceci grâce à de bons choix de lumière. Le jeu se déroule, en effet, de nuit facilitant la crédibilité de l'infiltration, mais permet aussi de nous installer dans cet univers poisseux et paranoïaque. Du coup avec quelques lumières fixes ici et là, la grandeur des buildings qui permet d'annihiler la faible profondeur de champs de l'époque, l'ambiance prend toujours autant de nos jours. Il faut dire que c'est aussi aidé par une musique de très grande qualité : ténébreuse, mystérieuse, un peu électronique pour rappeler le monde dans lequel nous vivons, ainsi qu'avec des petits sons répétitifs nous mettant la pression. Le reste du jeu étant sans presqu'aucun bruit (la plupart des niveaux sont sous loi martiale, renforçant la peur de l'autorité).

L'ambiance est encore là, même après dix ans grâce à un design pas trop enflammé mais cohérent, surtout vis à vis des capacités techniques de l'époque. On appréciera aussi la qualité des doublages (un fait encore rare à l'époque), intégralement en anglais mais sous-titré en français où notre héros a la voix bien rocailleuse et impassible qui ferait passer Solid Snake pour une fillette. D'ailleurs, MGS et Deus Ex ont bien des points communs dans leur façon d'approcher les thèses paranoïaques, de complot mais aussi dans des choix de jeu : tous deux privilégiant l'infiltration, le héros simple soldat qui va finir par devenir un héros, dans le jeu on peut fumer des cigarettes même si ça sert à rien et l'aspect futuriste y est proche aussi avec quelques mechas. La différence (scénaristique puisque le gameplay est bien différent) est que si Kojima est plus philosophique dans sa façon de traiter son histoire, Warren Spector est lui, plus rationnel. Le jeu est truffé de citations culturelles, scientifiques et même de termes purement économiques comme la « Main Invisible ». La richesse culturelle de Deus Ex est assez puissante si on prend le temps de lire tous les « à côté » dans le jeu : livres, journaux et tous les termes qui s'apparentent à différentes cultures (antiquité grecque, expressions économiques par exemple).

Le problème est qu'on pourra regretter la fracture entre les deux niveaux de lecture du jeu. On a d'un côté le scénario principal (la conspiration) et de l'autre, tous les sous-thèmes abordés ou juste effleurés qu'il faut capter en prenant le temps de lire de la paperasse en plein infiltration... C'est un peu dommage que l'alchimie entre le scénario et ses thèmes sur la corruption, le fonctionnement de la société, les valeurs morales et l'avenir même de cette démocratie (la fin du jeu vous donnera d'ailleurs de grosses responsabilités) soient aussi peu mis en avant ou frappant. Ce n'était pas courant à l'époque de traiter de tels thèmes alarmistes dans un jeu vidéo, mais de nos jours nous y sommes habitués et on regrettera que ce ne soit plus mis en avant.

On appréciera aussi la jouabilité quasi parfaite du titre. Le jeu prend la forme d'un FPS, certes mais avec toute la panoplie de mouvements qui va avec : accroupi, marcher, courir, sauter et aussi l'indispensable lean. Ca et une visée très fluide. On regrettera en revanche les animations des ennemis qui courent en rond pour vous tirer dessus (en fait ils deviennent difficile à viser mais ils ont surtout l'air ridicule). L'IA n'est plus non plus le point fort mais ceci est compensé par un excellent level-design où l'avancée du joueur s'effectuera en fait par palier. C'est à dire que vous devrez vous occuper de vos problèmes (ennemis, caméras, portes, robots) un par un et pas toute une cavalerie à vos trousses qui vous entendent par la voix du Saint Esprit... C'est plutôt agréable et permet de mieux maitriser notre parcours qui a, rappelons-le, de multiples facettes. De plus votre avancée pourra être simplifié si vous aidez des passants par exemple. Occupez vous d'une ou deux quêtes secondaires ou alors prenez le temps de faire connaissance avec un type (on a que deux choix de réponses à chaque fois, ce qui est plutôt limité) et votre accès futur sera dégagé. Mais tout ça, s'effectue sans le moindre script tout pourri ou le moindre cheminement obligatoire. Pour trouver votre parcours, ce sera à vous de vous débrouiller et d'y aller à l'exploration ou la tactique.

Deus Ex est, encore aujourd'hui un indispensable du jeu vidéo. Son gameplay qui a servi d'exemple pour beaucoup de titres aujourd'hui est toujours marqué du sceau de la maitrise et a droit à un tel naturel dans l'avancée du joueur qu'il envoie beaucoup de jeux faussement libres (genre Fallout 3 par exemple) et leurs scripts d'action ridicules ou leurs choix binaires aux oubliettes. Si graphiquement, le jeu manque de charme pour se donner le moral d'avancer (ses menus assez austères mais pourtant complets n'aident pas non plus) avec une jouabilité qui semble un peu étriquée (jouer de l'infiltration dans un FPS sous Unreal Engine 1, c'est assez... spécial), son cœur est pourtant encore exemplaire. Un maitre dans le « gameplay libre » à la fois pour son large panel d'actions in-game que pour le level-design à différents chemins (sous-terrains, au sol ou aériens) et ses possibilités d'évolutions franches.
Le jeu marque aussi beaucoup pour son univers réaliste et prenante grâce à un design assez glauque mais posé auréolé d'une bande-son terrible à la fois pour sa musique enivrante et oppressante (un vrai petit paradoxe : détente mais avec ses pics d'inquiétude provoqué par des sons électroniques ancrés par le visuel du jeu) et évidement son scénario alambiqué, pessimiste qui se lâche petit à petit. Un peu long à démarrer peut être, mais il faut s'accrocher un petit peu pour que la mayonnaise prenne. Si dans la forme, les dix ans se sentent tout de même, dans le fond le jeu est encore très jeune et aussi accessible par une jouabilité souple et offrant plus de possibilités de déplacement que les FPS génériques d'aujourd'hui : un comble.
Deus Ex : c'est à connaître. Tout simplement et c'est une bonne chose de le faire avant l'arrivée de Deus Ex 3 qui, d'une manière ou d'une autre sera lié au premier épisode. Deus Ex est un must have absolu. Sa réputation n'a pas été usurpée, même si on peut toujours tiquer sur le scénario qui manque de précision, et des soucis techniques gênants (IA, animations), même en prenant compte son ancienneté.

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